Letter received from Yaffa, on October 2024
Description du travail, des conditions de sa réalisation et de son impact
Le projet Sourire, lancé à Gaza en octobre 2021 par notre ONG genevoise Yaffa et mis en œuvre par notre partenaire local à Gaza, l’association Sama Jafra, consiste en un programme de soutien psychosocial communautaire pour les enfants de Gaza et leurs familles. Le nouveau programme Sourire, démarré le 1 novembre 2023 grâce au soutien de la DGVS ainsi que d’autres communes du canton de Genève, repose en grande partie sur les activités développées précédemment, mais inclut également un recentrage particulier sur deux sous-groupes de la population nécessitant un soutien plus spécifique: les jeunes filles et les mères. Les femmes sont en effet particulièrement affectées par la guerre, malgré le rôle clé qu'elles jouent durant ces périodes difficiles.
Le nouveau programme a démarré début novembre, dans le contexte extrêmement éprouvant d'une sixième guerre depuis 2008; guerre dont l'ampleur est sans précédent. Fin juillet 2024, près de 38’234 Palestiniens avaient déjà été tués, tandis que plus de 93'000 personnes étaient blessées. Parmi les morts et les blessés, les femmes et les enfants sont particulièrement touchés, représentant deux-tiers des victimes. Plus d'un million et demi de personnes ont été déplacées de leurs logements, une grande partie d'entre elles trouvant refuge dans des tentes. La quasi-totalité des hôpitaux, ainsi que toutes les écoles de l'UNRWA et les lieux publics habituellement utilisés comme refuges pour les familles en temps de guerre, ont été détruits. Ceci a projeté les bénéficiaires au cœur de notre programme Sourire, à savoir les femmes et les enfants, dans une situation de vulnérabilité physique et psychologique extrême.
Entre novembre 2023 et juillet 2024, le programme a touché plus de 7 000 enfants âgés de 3 à 7 ans, plus de 3’000 enfants de 8 à 12 ans, et plus de 1’500 adolescents de 13 à 18 ans, totalisant ainsi plus de 11’500 bénéficiaires. Parmi eux, 2’500 enfants avec des besoins spéciaux ont reçu un soutien particulier. Vingt-trois professionnels ont été impliqués, avec en moyenne 12 personnes par mois. Les adolescents ont également été formés à l'animation psychosociale. De plus, les parents et les familles ont été étroitement impliqués dans les activités, profitant eux aussi directement du programme. Dans ce contexte particulièrement complexe, le contenu et l'ampleur de notre programme ont dû être ajustés.
Par ailleurs, notre association a également obtenu des fonds pour travailler sur un programme d'aide d'urgence, permettant de combiner le soutien psychosocial aux besoins primaires relevant de l'alimentation, des vêtements chauds, chaussures et couvertures, des fournitures pour la construction de tentes, de l'hygiène et des médicaments. Les deux programmes tournent en parallèle depuis début novembre.
(...)
Activités. Deux types d'activités sont implémentées sur les trois zones d’interventions.
(1) Activités au sein des familles, dans les tentes
Le travail dans les tentes permet de développer une relation plus intime entre nos professionnels et les familles. Il consiste essentiellement à libérer la parole et les émotions de chacun, dans un cadre sécurisant et privé. Les professionnels apportent, dans la mesure du possible, de quoi écrire et dessiner avec eux dans les tentes. L'accent est mis sur les femmes, les enfants et les personnes âgées, plus réceptifs et plus explicitement demandeurs de soutien. Notre équipe cible en particulier les familles ayant à leur charge des blessés, ceux-ci ne pouvant pas rester à l'hôpital une fois les traitements d'urgence reçus. Les femmes assument les soins des enfants ou des maris blessés (parfois graves et amputés) dans les tentes. Les femmes subissent également des violences conjugales, en recrudescence par temps de guerre. Notre équipe les écoute et les soutient, et travaille à valoriser leur rôle crucial au sein de la famille.
Les activités au sein des familles, notamment dans les tentes, ont des effets bénéfiques importants et ce malgré les conditions difficiles. Voici quelques-uns des principaux effets positifs :
1. Maintien du bien-être émotionnel et de la qualité de vie. Les activités organisées aident à réduire le stress et l'anxiété des familles en offrant des moments de répit et de distraction. Elles permettent aux membres de la famille de partager des expériences positives et de se soutenir les uns les autres. Même dans les tentes, la mise en place d'activités telles que des sessions de jeux, des lectures ou des événements communautaires améliore la qualité de vie en apportant un peu de normalité et de structure à une situation chaotique.
2. Renforcement des liens familiaux. En engageant les familles dans des activités en commun, on renforce les liens familiaux et favorise un sentiment de cohésion et de solidarité. Cela peut être particulièrement important dans un contexte de guerre où les familles sont séparées et éprouvées.
3. Création de communauté et réseautage. En participant à des activités collectives, les familles peuvent créer des liens avec d'autres personnes dans des situations similaires. Cela favorise la création de réseaux de soutien informels, ce qui peut être crucial lorsque les services institutionnels sont limités.
4. Soutien psychologique et promotion de la résilience. Les activités peuvent inclure des éléments de soutien psychologique, comme des ateliers de gestion du stress ou des séances de counseling, qui aident les individus à faire face aux traumatismes liés à la guerre. Les activités permettent de développer des compétences de résilience en aidant les individus à trouver des moyens de gérer et d'adapter leur situation difficile. Elles offrent un sentiment de contrôle et d'agentivité dans un contexte souvent marqué par l'incertitude.
5. Stimulation cognitive et créative. Les activités telles que les jeux, l'art ou les ateliers éducatifs offrent des opportunités d'apprentissage et de stimulation cognitive, ce qui est essentiel pour le développement des enfants et le maintien de la santé mentale des adultes.
6. Soutien aux enfants. Les activités adaptées aux enfants, comme les jeux et les ateliers créatifs, sont particulièrement importantes pour leur développement. Elles les aident à exprimer leurs émotions, à maintenir une routine et à bénéficier d'une stimulation éducative.
7. Encouragement de l'engagement actif. En impliquant les familles dans des activités, on favorise une participation active à la vie de la communauté, ce qui peut renforcer le sentiment d'appartenance et la motivation pour surmonter les défis.
8. Facilitation de la gestion des ressources. Les activités peuvent également aider à organiser et à distribuer les ressources de manière plus efficace, en rassemblant les familles pour partager des ressources alimentaires, des vêtements ou d'autres fournitures nécessaires.
En somme, même dans les conditions précaires des tentes pendant une guerre, les activités familiales jouent un rôle crucial en apportant soutien, structure et espoir aux personnes touchées par le conflit.
(2) Activités de groupe dans les lieux éducatifs, religieux et médicaux :
Malgré la grande vulnérabilité touchant également les membres de notre équipe, ceux-ci parviennent à apporter la joie et la bonne humeur dans les cours des écoles. Le travail vise à recréer un sentiment d’appartenance et à favoriser les échanges entre des enfants qui jusque-là ne se connaissaient pas. Nos professionnels parviennent à divertir et à mettre en action les enfants en leur proposant des ateliers de maquillage, de dessin et de peinture. Des clowns font des numéros pour faire rire, les enfants chantent sur la musique. Ils racontent aussi des histoires, imaginent le futur dont ils rêvent, ensemble, afin de construire un projet commun. Des jeux collectifs et des concours impliquant la coopération sont mis en place. Les enfants reforment ainsi de nouvelles amitiés et un sentiment d'appartenance à un groupe; ils créent, jouent et s’amusent afin d’oublier les difficultés du quotidien y compris, pour certains, la faim. Ils rapportent ensuite leur expérience auprès de leurs familles, exportant leur joie dans les tentes et créant ainsi des moments de répit. Les activités de groupe pendant la guerre présentent plusieurs effets positifs importants, malgré les conditions difficiles. Voici quelques-uns des principaux effets :
1. Amélioration de l'autonomie et de la résilience. En participant à des activités de groupe, les enfants apprennent à prendre des initiatives, à gérer des projets et à travailler en équipe, ce qui renforce leur autonomie et leur résilience face aux défis.
2. Renforcement de la cohésion sociale. Les activités de groupe favorisent la cohésion et l’entraide entre les enfants et entre les familles. Elles permettent de créer des liens et de renforcer le sentiment de communauté, ce qui est particulièrement important dans un environnement où la solidarité et le soutien mutuel sont essentiels.
3. Encouragement du travail d'équipe et développement de compétences sociales. Les activités de groupe nécessitent souvent une collaboration et un travail d'équipe, ce qui aide les enfants à apprendre à travailler ensemble, à partager des responsabilités et à atteindre des objectifs communs. En participant à des activités de groupe, les enfants développent des compétences sociales importantes, telles que la coopération, la communication, et la résolution de conflits. Ces compétences sont cruciales pour leur développement personnel et pour interagir efficacement avec les autres dans un contexte de guerre.
4. Création d'espaces de répit. Les activités offrent aux enfants des moments de distraction et de jeu, leur permettant de faire une pause par rapport aux réalités stressantes de la guerre. Ces moments de répit sont importants pour leur bien-être général.
5. Maintien de l'engagement éducatif. Les activités de groupe dans les écoles peuvent inclure des éléments éducatifs qui permettent aux enfants de continuer à apprendre et à progresser dans leur éducation, même en période de crise.
6. Développement de la confiance en soi. Participer à des activités de groupe et réussir des projets en équipe peut renforcer la confiance en soi des enfants. Cela leur donne un sentiment d'accomplissement et de capacité à surmonter les défis.
7. Renforcement de l'identité culturelle et sociale. Les activités peuvent inclure des aspects culturels ou communautaires, ce qui aide les enfants à maintenir un lien avec leur culture et leur identité, même en période de conflit.
8. Création d'un sentiment de normalité. Les activités de groupe permettent de maintenir une certaine normalité et continuité dans la vie des enfants, ce qui est essentiel pour leur bien-être psychologique. Elles offrent une structure et une routine qui peuvent être réconfortantes dans un contexte chaotique.
En résumé, les activités de groupe dans les écoles pendant la guerre jouent un rôle important en offrant un soutien émotionnel, en renforçant les compétences sociales et en fournissant un espace pour la créativité et le développement personnel des enfants. Elles contribuent à maintenir un certain degré de normalité et à soutenir le bien-être général dans un contexte difficile.
A Genève, cette nouvelle guerre a mis notre association en position de mener une très large campagne d'information de la population quant aux enjeux humanitaires à Gaza, la sensibilisation faisant partie des missions de notre association. Des repas ont été organisés au sein de maisons de quartier, des stands ont été tenus durant des concerts de musique et des présentations ont été faites lors de conférences (voir nos Newsletters). En outre, l'association peut aujourd'hui compter sur environ une trentaine de bénévoles.
Conclusion
La spécificité de l’approche de notre ONG à Gaza réside dans la forte autonomisation de l’équipe locale directement impliquée dans le développement du programme et encouragée à innover dans ses pratiques. Le lien étroit entre l’équipe locale et les coordinateurs à Genève assurant un suivi régulier et rapide de l’activité sur place est gage de transparence et de qualité du travail. En outre, la connaissance approfondie de la situation à Gaza et des pratiques locales du président de Yaffa, Ahmed Alazbat, ainsi que son expérience approfondie des ONG internationales à Gaza, nous permettent d’éviter deux difficultés malheureusement répandues au sein de ces ONG. La première est le manque d’adaptation au contexte local plus particulièrement pendant la guerre. La seconde est le niveau élevé de dysfonctionnement interne. Toutes ces conditions fournissent une base solide à la qualité du travail réalisé par l’équipe Sourire, largement reconnue par la population.
De plus, l’organisation de Sourire s’appuie sur quatre principes importants :
(i) la priorité donnée à l’engagement des femmes dans l’équipe, afin de favoriser leur intégration sur le marché du travail,
(ii) l’engagement à la diversité sous tous ses aspects (genre, religion, politique),
(iii) la participation active des enfants aux activités artistiques plutôt que d’observer les réalisations des artistes, et
(iv) l’alignement des salaires avec les salaires locaux à Gaza, et non avec ceux des employés des organisations internationales.
Il est important de souligner que notre équipe qui intervient à Gaza City et dans le nord de la région est actuellement la seule à fournir un soutien psychosocial direct aux enfants et aux familles dans cette partie de la bande de Gaza. Cette équipe joue un rôle indispensable en offrant une assistance émotionnelle et psychologique dans des conditions extrêmement difficiles. Leur travail est d'autant plus précieux compte tenu de l'absence d'autres organisations offrant des services similaires dans ces zones spécifiques. Grâce à leur engagement et leur expertise, ils apportent un réconfort essentiel et un accompagnement indispensable aux enfants et aux familles touchées par la crise, contribuant ainsi à alléger le fardeau émotionnel et à renforcer la résilience de la communauté locale.
Le programme Sourire, initialement prévu pour une durée de 2 ans, se poursuivra jusqu’au 30 octobre 2025. Aucun changement majeur n'est anticipé dans le programme. Cependant, une nouvelle initiative est en cours de finalisation : un livre qui décrit la vie des enfants à Gaza, intitulé « Enfants de Gaza ». Ce livre est le fruit d'un travail considérable de collaboration entre plusieurs acteurs, à Genève et à Gaza, qui ont partagé leurs expériences professionnelles et personnelles. L'objectif de ce projet est e sensibiliser la société genevoise et plus globalement le monde francophone à la réalité de la vie des enfants de Gaza. Une traduction en arabe et en anglais est envisagée.
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